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Economie > Economie générale > Les agriculteurs et le marché

Les agriculteurs et le marché

vendredi 7 avril 2000 - Jean-Louis Caccomo - 0 message(s)

« La guerre est antérieure au commerce ; car la guerre et le commerce ne sont que deux moyens différents d’atteindre le même but : celui de posséder ce que l’on désire. Le commerce n’est qu’un hommage rendu à la force du possesseur par l’aspirant à la possession. C’est une tentative pour obtenir de gré à gré ce qu’on n’espère plus conquérir par la violence. Un homme qui serait toujours le plus fort n’aurait jamais l’idée du commerce. C’est l’expérience qui, en lui prouvant que la guerre, c’est-à-dire l’emploi de sa force contre la force d’autrui, l’expose à diverses résistances et à divers échecs, le porte à recourir au commerce, c’est-à-dire à un moyen plus doux et plus sûr d’engager l’intérêt d’un autre à consentir à ce qui convient à son intérêt. La guerre est l’impulsion, le commerce est le calcul. Mais par là même il doit venir une époque où le commerce remplace la guerre. Nous sommes arrivés à cette époque »[1].

Il n’est pas inutile de rappeler les principes énoncés par Benjamin Constant alors que la plupart des décideurs et des faiseurs d’opinion français nous présentent l’Organisation Mondiale du Commerce comme l’arène de la « guerre économique », tendant à nous faire accréditer la thèse selon laquelle le commerce est la loi du plus fort. N’en déplaise à M. Seguin, c’est la guerre qui est la loi du plus fort et le commerce est la seule alternative à la guerre. Certes, l’effet médiatique et électoral de la « guerre économique » est plus assuré qu’un austère cours sur l’intérêt réciproque de l’échange, qu’il soit interne aux frontières ou international. La croissance économique repose sur un processus de création de richesses qui implique un développement des échanges. Si la France bénéficie aujourd’hui d’un climat de croissance économique retrouvée, c’est parce que notre pays s’est donné les moyens de s’inscrire dans une zone d’échanges intenses. A l’inverse, les pays qui choisissent de s’isoler des échanges connaissent toujours un processus d’appauvrissement. Ainsi, les pays de l’Est parce qu’ils ont expérimenté une organisation sociale incompatible avec les règles de l’échange ou les pays africains parce qu’ils ont subi la violence de la colonisation occidentale ont subi cet isolement qui rend plus complexe leur insertion pourtant nécessaire dans le marché mondial.

La mondialisation des échanges n’est pas un phénomène nouveau : au XIX° siècle, Constant remarquait que « le commerce a rapproché les nations, et leur a donné des mœurs et des habitudes à peu près pareilles ; les chefs peuvent être ennemis ; les peuples sont compatriotes »[2]. Pourtant, la révolte des agriculteurs contre la mondialisation rencontre un élan de sympathie en France, pays dans lequel un préjugé systématiquement négatif à l’encontre de l’idée même de marché est profondément répandu parmi ceux qui font « l’opinion ». Pourtant, « on ne sert pas la vérité quand on accuse systématiquement les marchés des dysfonctionnements de l’économie de marché. Cette accusation sonne faux tant les marchés sont dénaturés par l’interférence de phénomènes qui leur sont extérieurs – par exemple les relations politiques – et qui tout à la fois perturbent la concurrence marchande et expriment des rapports de rivalités entre intérêts antagoniques »[3]. La révolte des agriculteurs est l’exemple typique d’un tel malentendu dans lequel des aspirations légitimes et des problèmes réels sont noyés dans des slogans hypocrites et des procès déplacés. La révolte paysanne est, nous dit-on, devenue le symbole de la lutte contre la mondialisation et le libre-échange. Si cela est vrai, alors les agriculteurs se trompent de bataille.

Avec ses lobbies, quotas et subventions, l’agriculture est, dans les pays développés, une véritable forteresse dont les défenseurs sont prêts à user de toutes les armes pour que les principes économiques y soient définitivement exclus. Mais, dès que l’on bannit les principes économiques, les folies du gaspillage et les forces de l’irrationalité s’en trouvent pleinement libérées. Sur un montant mondial de subventions de 362 milliards de dollars, l’Union Européenne en représente 142 milliards. Les deux premiers producteurs mondiaux que sont les U.S.A et l’U.E. – et qui sont aussi les premières puissances industrielles - utilisent ces subventions pour cloisonner leurs marchés respectifs et protéger leurs producteurs pendant que les pays en développement, dont l’activité économique dépend principalement de débouchés agricoles, sont invités à respecter les règles de l’échange international. Les ministres des Affaires étrangères et du commerce des 21 membres de l’A.PE.C (Coopération Economique Asie-Pacifique) ont récemment lancé un appel pour la suppression de toutes les subventions agricoles dans le monde. Cette pression internationale ira croissante car l’assainissement est nécessaire. Devenue première puissance agricole en Europe grâce à la politique agricole commune, la France a particulièrement profité de ce système administré. Autour de la FNSEA, les principaux groupes de pression ont toujours poursuivi le même objectif : produire toujours plus et obtenir des garanties de prix et de débouchés de la part des pouvoirs publics sous la menace d’actions de rue toujours spectaculaires. La France est alors passée rapidement d’une économie de la pénurie à une économie de l’excédent. Mais l’excédent ne peut qu’entraîner l’effondrement des prix. Il est impossible de produire toujours plus et, dans le même temps, de prétendre vouloir défendre les prix. Tous les grands cartels ont implosé du fait de ces exigences contradictoires : l’OPEP avait réussi à quadrupler les prix du pétrole en 1973 mais n’a pas pu enrayer la chute des cours dans les années 80 alors que les membres de l’OPEP s’étaient lancés dans une course à la production. Tous les cartels implosent parce qu’ils sont victimes d’une dérive inéluctable qui conduit le producteur à oublier ses véritables objectifs : satisfaire les consommateurs. On ne produit pas pour produire, et c’est ce que le marché à vocation à rappeler. Les viticulteurs français ont su répondre aux attentes des consommateurs en modernisant profondément la production viticole alors que les consommateurs ont fortement réduit la quantité de vins consommée dans le même temps qu’ils devenaient de plus en plus exigeants sur la qualité.

Sur un marché, la notion de prix trop bas ou trop élevé n’a aucun sens : le prix du marché est celui qui équilibre l’offre et la demande. L’effondrement des prix traduit un dysfonctionnement du marché produit à des interventions déstabilisantes : il est le résultat de tout un système dirigiste qui manipule les quantités sans aucune considération de débouchés et dans lequel les dirigeants et les groupes de pression français, comme les dirigeants et les lobbies américains, sont passés maîtres. C’est bien ce protectionnisme - qu’il soit américain, européen ou japonais - qu’il faut dénoncer et qui aboutit à générer une surproduction de produits agricoles dans les pays protégés dans le même temps qu’il ruine l’agriculture des pays du Sud qui n’ont pas les moyens de mettre en place les mêmes systèmes d’aides. Ce problème devra être réglé par l’Organisation Mondiale du Commerce si nous voulons que l’ensemble des pays du monde ne soient plus tentés d’obtenir par la violence et la guerre ce qu’ils n’auraient pu obtenir par l’échange.

Notes

[1] Constant B., 1819, « De la liberté des anciens comparée à celle des modernes », Discours prononcé à l’Athénée royal de Paris. In Ecrits Politiques, Gallimard, collection Folio/Essais, Paris, p. 597.

[2] Constant, op.cit., p. 615.

[3] Bienaymé A., 1998, Principes de concurrence, Economica, Paris, p. 3.

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Jean-Louis Caccomo

Jean-Louis Caccomo, né en 1963, est docteur en sciences économiques, actuellement maître de conférences à l’Université de Perpignan - Via Domitia où il est responsable des relations internationales du département « Economie & Management », et directeur du Master professionnalisé « Economiste Financier ».

Auteur de trois ouvrages aux éditions L’Harmattan consacrés à l’innovation, il a réalisé plusieurs articles scientifiques dans les revues internationales (Journal of Evolutionary Economics, Economics of Innovation and New Technology) et les revues nationales (Revue d’Economie Industrielle, Revue Innovations) ainsi que de nombreuses contributions dans la presse nationale (Les Echos, Le Monde, Le Figaro, Le Midi-Libre) et internationale (Le Providence à Boston, l’Express de Toronto, L’Echo de Bruxelles). Il a été chroniqueur économique à l’AGEFI, le quotidien suisse de l’économie et des finances. Il participe à de nombreux programmes de coopération académique (dans la formation et la recherche) qui l’ont conduit en Suède (Stockholm), en Ukraine (Kiev, Simféropol, Yalta), en Thaïlande (Phuket), aux Comores (Moroni), au Maroc (Marrakech, Casablanca, Safi) en Algérie (Alger, Oran, Annaba) et en Syrie (Damas).

Observateur attentif de la vie politique française, il diffuse depuis 5 ans sur le net sa « Chronique de Résistance » qui est reprise par de nombreux sites français et étrangers.

Selon Éric Brunet dans Être de droite : un tabou français, il a été exclu de promotions pour certaines de ses prises de position jugées comme non conformes au politiquement correct de l’université française. Brunet déclare par exemple : « Dans mon livre, je raconte l’histoire de ce professeur d’économie français, Jean-Louis Caccomo, connu dans le monde entier, et que l’université française a muté dans l’université décentralisée de Mende, en Lozère ».

Derniers ouvrages parus : La Troisième Voie : impasse ou espérance (2007) ; L’épopée de l’innovation : Innovation technologique et évolution économique (2005).

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